Invité d’honneur de la 31ᵉ édition du festival Cinespaña à Toulouse, Jonás Trueba s’est vu décerner une Violette d’honneur et une rétrospective intégrale. Retour sur l’un des cinéastes phares de la nouvelle modernité espagnole.
« Jonás Trueba est en quelque sorte un cinéaste maison », lance d’emblée Alba Paz, codirectrice du festival Cinespaña, à l’attention d’un public venu nombreux à chacune des séances du réalisateur. Des mots qui touchent particulièrement le principal intéressé, qui aime concevoir ses films à l’image du concept de la _maison _: un lieu où se réfugier le temps d’une séance et au sein duquel règnent, dans une positivité ensorcelante, l’amour et l’espoir. Un espoir non pas utopique mais réaliste - il n’est jamais question dans ses films de forcer la survie d’une relation mourante. Trueba parvient au contraire à déconstruire un schéma amoureux classique et à en créer un autre, dans lequel les femmes deviennent instigatrices, et dont la facilité nous invite, spectateurs, à aimer à notre tour.
Il réalise en 2010 son premier long-métrage, Todas las canciones hablan de mí. En 2016, sa carrière prend un premier tournant avec La Reconquista, que le festival Cinespaña ne manque pas de récompenser de plusieurs prix (dont la Violette d’or du meilleur film). Mais sa véritable consécration a lieu en 2020 avec Eva en août, son premier film distribué en France.
Une mère productrice à qui il doit beaucoup
Souvent attribuée à son père, le réalisateur Fernando Trueba, la vocation de Jonás Trueba naît pourtant en grande partie de sa mère, Cristina Huete. Par son travail de productrice, cette dernière lui a insufflé le goût des coulisses et de chaque étape de conception d’un film. Ce qui le pousse aujourd’hui à s’investir dans tout le processus de création - il possède d’ailleurs sa propre société de production, _Los Ilusos Films_ -, jusqu’à la distribution, dont il considère que le champ devrait être plus investi par les réalisateurs et réalisatrices.
« Il existe d’autres nouvelles vagues »
Nombreuses sont les critiques françaises à placer Jonás Trueba dans une continuité avec la Nouvelle Vague - Télérama le nommait en janvier 2026 « Le Rohmer espagnol » - et le sujet a été soulevé au cours d’une session de questions-réponses du festival Cinespaña.
Car si les thèmes abordés sont similaires - l’amour, le couple, la liberté - ce n’est rien au regard de ses méthodes de production : de maigres moyens, de film en film une même équipe, au passage réduite, de techniciens et d’acteurs, dans certains cas une absence de scénario et dans d’autres une réécriture le matin même. Le souhait de rendre compte de la vraie vie du quotidien et de ses galères. Ou encore le choix pour une séquence dans la rue de privilégier un tournage sauvage (sans autorisation) à une rue fermée, recherchant ainsi l’imprévu que compose le naturel.
À l’écouter, l’on croirait entendre nos « Jeunes turcs » à propos d’un de leurs tournages. Le cinéaste s’en dit d’ailleurs volontiers inspiré, tout en souhaitant prendre ses distances avec ces derniers en affirmant que la Nouvelle Vague est loin d’être sa seule source d’inspiration. « Il existe d’autres nouvelles vagues. La tchèque par exemple », poursuit-il, en référence notamment à Miloš Forman.
Peut-être est-ce une maladie française de vouloir placer dans le sillon de notre Nouvelle Vague tout cinéaste aux thèmes et méthodes similaires.
Filmer Madrid et ses bars
La ville de Madrid est plus qu’un décor dans ses films, mais sans vraiment être un personnage. La capitale espagnole apparaît via des quartiers spécifiques (Lavapiés, la Latina) et des bars dans lesquels se déroulent de nombreux concerts. Ces derniers prennent une place majeure dans l’œuvre du cinéaste. Du concert en plein air de Soleá Morente dans Eva en août à celui de Chano Domínguez dans un bar dans Venez Voir, en passant par l’incontournable Rafael Berrio, chantant seul avec sa guitare sous une lumière tamisée d’un bar peu rempli dans La Reconquista le plus intime des films du cinéaste. A chaque fois, les chansons sont conservées jusqu’à leur fin : « Pourquoi ne pas laisser une chanson entièrement ? », dira Trueba. Mais plus que cela, elles font pleinement partie du récit. La caméra s’attarde longuement sur les musiciens, sur le public, ses remarques et applaudissements, plus ou moins chaleureux, comme une invitation de plus à se sentir dans le réel
Rafael Berrio, chantant seul avec sa guitare dans le film La Reconquista (Los Ilusos Films, 2016).
_Au-delà des concerts, lorsque Trueba filme Madrid, nous ne sommes pas dans une visite touristique de la ville - il n’est jamais question de plans de monuments touristiques, qui auraient pour rôle de situer l’histoire. Il n’est pas non plus question d’embellir la ville : chez Trueba, Madrid est un décor vivant, à la fois sobre et joyeux. Un décor qui ne s’arrête pas de vivre pour le tournage. Un décor dans lequel nous nous sentons bien et souhaitons nous aussi déambuler, en compagnie de Francesco Carril ou d’Itsaso Arana, à la recherche d’un bonheur qui semble à portée de caméra
Avec Itsaso Arana, « les filles vont bien »
Cette même Itsaso Arana est de loin l’actrice la plus présente dans les films de Jonás Trueba. Celle qui interprétait le personnage d’Eva dans le sublime Eva en août (2018), film dont elle a coécrit le scénario, est passée en 2023 à la réalisation avec Las chicas estan bien (_Les filles vont bien en français), produit par Los Ilusos Filmset programmé les lundi 5 et jeudi 9 octobre derniers, lors du festival Cinespaña.
Le film s’articule autour de cinq filles - quatre comédiennes et une metteuse en scène interprétée par Itsaso Arana elle-même - réunies dans une maison de campagne pour répéter durant sept jours une pièce de théâtre. Si les matins sont rythmés par les répétitions, les après-midi et les soirées le sont par des discussions, des ballades le long de la rivière ou encore une soirée à la fête du village. Pensé comme une mise en abyme, le film questionne avant tout les rapports entre femmes. Y sont abordées les questions du deuil de la mère, de la maternité, de la déclaration amoureuse, de l’amour hétérosexuel vécu par les femmes, de la déconstruction de la figure du prince et de la princesse, de la ruralité, de la réappropriation du corps. S’il paraissait possible de se perdre dans cette multitude de sujets, Itsaso Arana s’en sort à merveille en conservant ce naturel conversationnel si cher à Jonás Trueba. Si certains sujets font l’objet de longues séquences, d’autres sont abordés plus brièvement, mais presque toujours dans une approche intime. Au cours du film, les comédiennes s’émancipent des injonctions sociétales afin de se dessiner collectivement une nouvelle liberté. Comme dans la séquence de la rivière, qui rappelle celle d’_Eva en août_, mais dans une mise en scène plus mouvementée et concentrée tour à tour sur chacune des filles.)
Itsaso Arana et Jonás Trueba - aujourd’hui ensemble dans la vie comme au cinéma - s’inscrivent pleinement au cœur d’un renouveau de la modernité cinématographique espagnole et nous font rêver dans les salles obscures.
Par Valentin Mena Belbecir
